Y’en a du monde sur ce caillou

Y’en a du monde sur ce caillou
Photo de Alin Andersen sur Unsplash

La Terre, vue de vraiment très loin, c’est juste une boule plutôt accueillante de 6300 km de rayon et 150 millions de km² émergés. Ça parait grand, mais pas tant que ça quand on met 8 milliards de bonshommes dessus. Environ 50 habitants par km², ça donne 20 000 m² par humain, ou 2 hectares.

Là-dedans, il y a 20% de déserts et 10% de glaciers difficilement habitables ou exploitables pour quoi que ce soit, et 30% de forêts. Admettons qu’on soit sympas et qu'on ne rase pas ces forêts, il nous reste 7000 m², soit un terrain de foot par humain.

Je vous pose une question simple: à votre avis, est-ce que c’est assez pour cultiver à l’année ce que vous mangez? Réfléchissez-y vraiment: il faut combien de place pour des patates, des oignons, des carottes, du blé, des poules, du blé pour les poules, etc?

La réponse de l’ADEME¹ est rassurante, c’est 4300 m² (donc ⅔ du terrain de foot) pour un français moyen, plutôt 1500 pour les végétariens et 6000 pour les bons mangeurs de viande. Est-ce qu’on peut en déduire qu’on pourrait facilement être 12 milliards sur terre et manger comme un français? C’est pas complètement sûr…

Ce chiffre de 4300 m² est même très surprenant, quand on considère que 48 millions de km² sont déjà utilisés par l’agriculture sur Terre² (soit les 30% de la surface “exploitable” calculée avant). Si on exploite déjà ces 7000 m² par personne, comment est-ce possible qu’un français (qui mange du bœuf et du fromage) ait une empreinte au sol “plus faible que la moyenne”?

La réponse a l’air d’être une très grande différence de productivité entre l’agriculture moyenne mondiale, et celle qui nous nourrit vraiment. En France, et dans les pays où nous importons, l’agriculture est très mécanisée, généreuse en engrais et en pesticides.

Si on rapporte ça à une moyenne mondiale de productivité, il y a une autre méthode de calcul qui existe: le HALF index³. Cet index estime, par pays, “combien de Terres” il faudrait pour nourrir la population mondiale si tout le monde mangeait avec le régime du pays en question. Les résultats donnent ceci:

Source: graphique de l'auteur, données de l’étude "Human appropriation of land for food: the role of diet"

Là, c'est une autre histoire. Toutes les terres agricoles mondiales avec leurs productivités actuelles suffisent tout juste à nourrir le monde tel qu'il mange actuellement. Cela dépend fortement du régime alimentaire: on pourrait nourrir le double de la population en mangeant comme en Inde, mais à peine le tiers au régime français. Pour que tout le monde mange comme en France avec la productivité agricole actuelle, il faudrait donc augmenter la surface agricole terrestre en rasant l’intégralité des forêts, et en cultivant ¾ des déserts.

Une chose intéressante à noter: la réponse à une question complexe comme celle-là n'est jamais aussi simple qu’un seul chiffre, venant d’une seule étude. Tout dépend de la façon de compter...

Est-ce qu’on peut pousser les murs?

Après avoir lu ça, vous vous posez sans doute la même question que Saroumane: “Finalement, c’est si grave que ça de raser les forêts?”. 

Sans même compter l’hécatombe en biodiversité que serait la destruction des seuls écosystèmes propices à la vie à peu près laissés tranquilles par les humains, ce serait une catastrophe climatique. Les forêts représentent un puit de carbone d’à peu près 900 gigatonnes de carbone. En brûlant tout ça (ou en se décomposant, on arrive au même résultat), on obtient un peu plus de 3000 gigatonnes de CO2 (le carbone ayant la mauvaise idée de s’associer avec deux atomes d’oxygène pour former du CO2, ce qui alourdit la masse de carbone par un facteur 3,6). 

On est actuellement à 40 gigatonnes de CO2 émises par an, et 1800 gigatonnes au total depuis qu’on brûle des hydrocarbures. Avec une règle de 3, si 1800 gigatonnes donnent +1.5°C, on rajoute 2,5°C en supprimant la forêt. Donc on atterrit tout de suite dans le monde à +4°C que les mauvais scénarios prédisent en 2100.

En réalité, rien n’est jamais aussi simple, la concentration en CO2 dans l'atmosphère s’équilibre avec les océans et les sols, et cette relation n’est pas linéaire… et malheureusement, pas dans le bon sens. Plus on ajoute de CO2 (et plus la température grimpe), moins les océans et les sols pourront absorber de CO2 de l’atmosphère. Et donc, plus la température va grimper vite à émissions constantes.

Partons donc du principe que ce serait mieux de ne pas trop déforester, alors… Sans parler des Ents qui viendraient tout casser, pour ceux qui ont vu le film (les autres: désolé du spoil).

Pour info, la déforestation actuelle est estimée par la FAO à 100 000 km² par an. Ce qui donne en d’autres unités: 0,2% de la forêt mondiale par an, 500 ans avant d’avoir tout coupé, ou 300 terrains de foot déforestés par heure.

Comment ça va évoluer dans le temps?

C’est la question la plus complexe, et y répondre nécessite de regarder le système dans son ensemble, avec toutes les interconnexions et incertitudes qui les composent.

Un échantillon des phénomènes qui entrent en compte (que je n’ai pas pris le temps de creuser, pour l'instant):

  1. L’évolution du nombre d’humains sur Terre. Les Nations Unies prévoient qu’on atteigne 10 milliards avant de rentrer dans une décroissance lente dans le scénario optimiste où il n’y a ni guerre, ni famine, ni pandémie, qui change la donne.
  2. La disponibilité en énergie fossile. Les engrais azotés viennent en grande majorité du gaz naturel, et nourrissent la moitié de l’humanité. Et il faut encore avoir du diesel à mettre dans les tracteurs et moissonneuses batteuses… Sinon on reviendra aux animaux de traits qui nous donnent du fumier et la force mécanique en échange d’encore une partie de nos espaces cultivables.
  3. Le changement climatique, qui en plus d’augmenter la température, va rebattre les cartes en termes de précipitations et de taux d’humidité des sols.
  4. L’adaptation de la biosphère. Que ce soit l’effondrement des insectes pollinisateurs, la dégradation des sols à faible profondeur, l’augmentation de la résistance aux pesticides chez insectes et mauvaises herbes, la vulnérabilité de nos monocultures à faible diversité génétiques, tout ça a une conséquence directe sur la capacité de faire pousser de la nourriture
  5. Les évolutions technologiques ou culturelles en lien avec l’agriculture

Bref, une fois qu’on a posé ça, la seule conclusion possible est qu’on en sait rien. Il faudrait un sacré manque d’humilité pour penser qu’on peut modéliser toutes ces interdépendances et arriver à une simulation réaliste de ce qu’il pourrait se produire.

Sources

  1. Empreintes sol, énergie et carbone de l'alimentation, étude de l'ADEME
  2. Our world in data - Global land for agriculture sur la répartition des terres cultivées
  3. Human appropriation of land for food: the role of diet, calculant le HALF index de différents pays
  4. The Structure, Distribution, and Biomass of the World’s Forests, calculant la masse de carbone dans les forêts
  5. Natural sequestration of carbon dioxide is in decline: climate change will accelerate, expliquant la non-linéarité de l'absorption du CO2
  6. Les Nations Unies prédisent un pic 10.3 milliards, puis une décroissance lente (source)
  7. Our world in data - How many people does synthetic fertilizer feed, donnant un ordre de grandeur du nombre d'humains qui pourraient être nourris sur Terre sans engrais de synthèse à 4 milliards.